David Bowie : it's happening now

David Bowie : it's happening now

Si la question d'un film sur David Bowie est posée, deux noms viennent immédiatement à l'esprit pour le réaliser, David Lynch et Gus Van Sant(1). Pourtant, bousculant les conclusions hâtives mais s'imposant comme une évidence, c'est Andrea Arnold qui propose avec It's happening now la plus belle lecture de David Bowie qu'on puisse imaginer.

 

Not tomorrow

Ceci n'est pas un biopic ! C'est une variation sur l'artiste, une étude, un portrait. Ayant décidé de situer leur travail en 1994 et 1995 au cœur des cessions d'enregistrement d'un ambitieux projet donnant naissance à l'album 1.Outside (face immergée d'un iceberg dont on devine la densité avec The Leon Suites(2)), Andrea Arnold et sa scénariste ont cherché à capter l'essence même de la création dans un film court, visuel et fragmenté.

Emmené par Michael Fassbender, le film affiche une identité britannique bigarrée, comme un slogan qui viendrait illustrer les mots de Kate Bush  : "He was ours. Wonderfully eccentric in a way that only an Englishman could be". Bowie passa la plus grande partie de sa vie aux États-Unis ou ailleurs dans le monde, et s'il était intrinsèquement anglais, c'était "un anglais de l'étranger". Il fallait donc une réalisatrice britannique et à un acteur irlandais, donc européen de langue anglaise, qui plus est à moitié allemand, pour donner corps à ce Bowie nomade.

 

It happens today

Le titre, It's happening now, extrait du morceau Outside qui ouvre l'album, donne le ton d'un film primitif à l'immédiateté brute dont Andrea Arnold dit en souriant qu'elle le voudrait éphémère, se détruisant instantanément après une unique projection.

S'il s'appuie sur les récits de quelques musiciens du groupe, It's happening now écarte tout repère narratif pour construire des liens organiques entre le spectateur et l'œuvre (1.Outside illustre le journal de Nathan Adler, détective enquêtant sur l'Art-Crime, courant artistique utilisant le meurtre comme forme d'art). Semblant monté en cut-up au gré d'un tempo arythmique, ponctué le plus souvent des incroyables rires de Fassbender, le film avance en lignes croisées de flashs sonores et de longues plages extatiques. C'est un trip en pleine conscience à la lecture intuitive.

À l'image de ce que l'on sait du processus d'enregistrement (les musiciens improvisant, Bowie peignant, Eno distribuant ses cartes...), It's happening now se déploie, avance puis revient en arrière, repart de plus belle, araignée construisant sa toile sous la lumière surexposée du studio d'enregistrement. Radicale dans ses oppositions, de blancs noyés à noirs profonds, criarde et heurtée, la photographie défie bravement le bon goût, le cadre, comme toujours très précis chez Arnold, venant en capturer les audaces.

La composition de Michael Fassbender est frontale et non spectaculaire. L'affaire n'étant pas tant de jouer sur la ressemblance que sur l'incarnation, l'acteur compose une fois de plus une figure unique dont la gestuelle serait celle d'un félin, le rire celui d'un enfant, la voix celle d'un dieu païen. Andrea Arnold construit pour le spectateur un personnage hybride, fantasme mutant de deux icônes, et c'est assurément ce Bowie de sangs mêlés qui trouble, déroute et donne au film toute son épaisseur.

 

The music is outside

Si le casting semblait a priori improbable, il s'impose pourtant avec une indiscutable légitimité. C'est pour ne pas écraser le film sous le poids d'un personnage anthropophage qu'Arnold a fait appel à des acteurs aussi connus que Fassbender pour constituer le groupe. De la même manière qu'elle nourrit Bowie de références contrastées, elle offre à chacun une complexité intuitive en écartant toute approche intellectuelle ou mimétique.

Ainsi, Ewan McGregor en Brian Eno, Leonardo DiCaprio en Reeves Gabrels et Matt Damon en Mike Garson illustrent la volonté de la cinéaste de donner à chacun la place qui lui revient. La distribution se complète de Baki Davrak (Erdal Kizilçay), Chiwetel Ejifor (Sterling Campbell), Terence Howard (Carlos Alomar) et Rosario Dawson en apparitions d'Iman Abdoulmajid.

Il va de soi que chacun joue, ou semble jouer les parties musicales volontairement hachées, comme poignardées parfois, nourrissant imaginaire et frustration dans un refus assumé de toute performance. Andrea Arnold ne fait pas de cinéma pour épater la galerie. Elle est ici comme une sœur qui porte témoignage, une artiste qui prend un artiste pour matière et partage l'air qu'il respire, les échos dissonants du monde qu'il transforme, l'empreinte qu'il laisse.

Intense et foisonnant, It's happening now donne toute sa puissance à la figure romantique de l'artiste. Iconique déjà, David Bowie l'est plus encore.

1. Alors que David Bowie a littéralement et fort heureusement coupé l'herbe sous le pied de Danny Boyle en l'empêchant d'utiliser ses chansons pour un hypothétique biopic (réitérant pour ainsi dire le refus de figurer sur la bande originale de Transpotting), il est évident qu'il n'aurait pas été opposé à un projet de David Lynch ou Gus Van Sant. L'un et l'autre ont travaillé avec Bowie ou son œuvre, le premier le faisant apparaître et disparaître dans Twin Peaks : fire walk with me, mais surtout plaçant de manière sublime le titre I'm deranged en ouverture et fermeture de Lost highway, le second réalisant son premier clip pour Fame 90 puis utilisant Queen bitch dans la bande originale d'Harvey Milk. Si les correspondances entre Lynch et Bowie sont flagrantes et leurs échanges brillants, ce qui lie Bowie à Van Sant est davantage la figure de William S. Burrough (que le premier admirait et rencontra et avec lequel le second travailla) que le clip oubliable de Fame 90, remix inutile destiné à promouvoir les rééditions et la tournée "Sound and Vision". D'autres influences communes seraient faciles à mettre en lumière, mais le sujet n'est pas là...

2. The Leon Suite :

Rédigé par Pierre Guiho

Publié dans #Coups de coeur, #Films rêvés

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