Love hunters

Publié le 15 Juillet 2017

Love hunters

La chaleur écrase la banlieue pavillonnaire sous une lumière blanche presque vaporeuse. Des plans au ralenti sur de jeunes joueuses de basket montrent ce que le regard du prédateur voit. Une voiture s'arrête au bord du trottoir, une voix féminine proposant à une adolescente de monter pour ne pas avoir à marcher au soleil. En quelques scènes, le film s'installe au cœur d'un quartier sans histoire de l'Australie de la fin des années 80, à une époque où rien ne semble pouvoir arriver.

Imposant un rythme semblant ralenti par la chaleur, la mise en scène affiche dès le départ la volonté de Ben Young de construire un récit non spectaculaire mais tendu reposant sur le maillage dense d'un scénario solide. Si l'histoire en elle-même (enlèvement, séquestration, survie) reprend des thématiques bien connues des amateurs du genre, l'approche choisie permet au film de sortir très largement du lot.

Lycéenne dont les parents viennent de se séparer, Vicki se retrouve séquestrée chez Evelyn et John, couple d'apparence anodine mais beaucoup plus retors qu'il y paraît. Le récit se construit autour de ces trois personnages en radicalisant l'opposition intérieur/extérieur des lieux et des personnes. Le pavillon du couple, îlot de secrets au cœur de l'immense banlieue, elle-même perdue dans l'infinité du pays (faible population de l'Australie par rapport à sa grande superficie) contraste avec la quiétude du quartier : chacun vaque tranquillement à ses occupations, fait du jardinage, lave sa voiture... tandis qu'à deux pas une adolescente menottée et bâillonnée se trouve livrée à un pervers sanguinaire.

Dans la maison elle-même, le hors-champ crée des zones de séparation, l'ignorance de ce qui se passe derrière une porte permettant à la fois au film de ne jamais sombrer dans le voyeurisme mais aussi de matérialiser des conflits latents. À l'inverse, la porte souvent ouverte de la chambre de la lycéenne lui permet d'observer ses ravisseurs et d'en découvrir les failles.

Glissant de Vicki à Evelyn, le récit se focalise rapidement autour de celle qui, sans en avoir conscience, permet à la situation de tenir (et qui possède de fait les clés du dénouement). La structure narrative repose sur la relation de co-dépendance qui unie Evelyn et John. Entre le tyran domestique et la mère séparée de ses enfants le lien créé affiche une complexité nourrie de frustrations, de peurs et de désœuvrement. En fouillant de ce côte-là, en s'intéressant aux figures féminines gravitant autour de certains tueurs en série, découvrant alors que l'amour pouvait expliquer abandon et soumission, Ben Young construit un film dont l'approche psychologique prime et fournit la matière des situations d'angoisse qui l'habitent.

L'image presque surexposée, les décors ternes ou la bande originale rappellent davantage les années 70 que celles durant lesquelles l'action se déroule. La force d'inertie de la banlieue (le réalisateur filmant celle dans laquelle il a grandi) explique probablement ce décalage et impose le rythme du film lui-même. Usant joliment (mais un peu trop) de ralentis, travaillant souvent en longues focales, fractionnant les séquences intérieures quand elle privilégie les plans larges en extérieurs, la mise en scène de Ben Young accompagne un scénario fermement structuré. La cohérence narrative et formelle permet de passer sur un final un peu lourd quand le déroulé du film brille par sa subtilité.

La réussite du projet tient aussi, évidemment, à la valeur du casting. Portant le film par la puissance de son interprétation, Emma Booth impressionne par sa capacité de métamorphose. Rabatteuse de filles, victime de la tyrannie de son compagnon mais tortionnaire elle-même, elle incarne Evelyn avec un mélange d'abandon et de contrôle qui illustre la complexité de son personnage. Acteur connu en Australie pour ses talents comiques, Stephen Curry campe avec précision un pervers narcissique qui peine à masquer ses faiblesses quand Ashleigh Cummings réussit à faire exister son personnage par la simple force de son regard.

Histoire de couples et de familles, ce premier long métrage australien harassé par la chaleur réussit à traiter avec densité un sujet qu'il détourne avec subtilité. En fouillant ses personnages et le contexte dans lequel il les fait évoluer, Ben Young se réapproprie les codes du thriller psychologique pour explorer certains méandres du sentiment amoureux dans lesquels la peur et l'angoisse savent se frayer un chemin...

 

Rédigé par Pierre Guiho

Publié dans #Bons coups, #Culturopoing

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