7e FiF de La Roche-sur-Yon

Publié le 17 Octobre 2016

7e FiF de La Roche-sur-Yon

Il s'est passé quelque-chose cette année, comme si un cap était franchi, une étape dotant le Festival d'une indiscutable légitimité. Si le mérite en revient autant à la qualité de la sélection qu'à la fiabilité de l'organisation, cela tient surtout à l'identité même de l'événement. "Ne pas avoir de spécificité est notre spécificité" nous dit Paolo Moretti, son directeur. Proposant différentes sélections et différents formats, multiples approches cinématographiques qui sont autant de points de vue, les organisateurs ouvrent les portes des salles à tous les publics et cela sans chercher le succès facile, sans céder aux sirènes illusoires du consensus.

La satisfaction évidente des festivaliers, cinéphiles comme curieux, la bonne ambiance générale, la présence de nombreuses équipes de films, sont autant de marqueurs d'un festival à échelle humaine, riche et généreux.

Alors que la fréquentation a battu le record de l'an dernier (plus de 22.000 entrées), les deux récompenses majeures du Festival illustrent parfaitement ce qu'il représente désormais : le Grand Prix du Jury, Problemski hôtel, et le Prix du Public, Manchester by the sea, sont la preuve que la direction prise et assumée par Paolo Moretti et son équipe est payante.

Problemski hôtel installe des demandeurs d'asile au dixième étage d'une tour. Il est question d'installation en effet, comme le serait un spectacle de théâtre vivant, une métaphore, un laboratoire. Très écrit, brillamment dialogué, le premier long métrage de fiction de Manu Riche travaille les contrastes dans une mise en scène graphique et sophistiquée. Le film est à la fois hors du temps, presque irréel, et attaché à des situations concrètes, terribles, impossibles. Sa force naît de ce contraste permanent et d'un jeu sur l'absurde qui agit comme un révélateur. Les acteurs, parfois non professionnels, occupent la scène avec évidence. Problemski hôtel est un film dense et brillant, une proposition de cinéma ambitieuse et forte. On espère le voir très vite dans les salles françaises.

Manchester by the sea est un Prix du Public presque évident. Alors que le film d'ouverture, Lion, souffre d'une réalisation lourde, évitant certes le pathos mais ne réussissant pas à capter et transformer la puissance romanesque d'une histoire de vie édifiante, le film de Kenneth Lonergan s'empare d'un genre hyper codifié, le mélo, et le mène vers le haut. Fort d'un scénario solide et intelligent, porté par l'interprétation habitée d'un Casey Affleck sur le fil, le film l'emporte sur la durée par la peinture subtile des relations complexes liant un oncle (Affleck) et son neveu (brillant Lucas Hedge).

Problemski hôtel

Problemski hôtel

Trois des meilleurs films du Festival, toutes sélections confondues, se passent la plupart du temps (voire tout le temps) dehors. Est-ce en plaçant désormais l'homme au grand air qu'on le comprend mieux ? Faut-il y voir une démarche de fuite, de retour, de rejet ? Quoi qu'il en soit, L'Ornithologue et Un amour d'été se déroulent à l'air libre quand Certain women se situe les deux tiers du temps en extérieur. Par opposition, Problemski hôtel tout comme Brothers of the night encadrent leurs personnages dans des intérieurs stylisés.

Avec L'Ornithologue, le plus beau film du Festival, João Pedro Rodrigues poursuit une sorte d'introspection animale démarrée dès son premier long métrage, O Fantasma. Plongeant le désirable Paul Hamy dans la nature, il travaille les peurs et les fantasmes dans un récit d'aventure surnaturel et enivrant. Si la fable est sauvage et mystérieuse, aussi païenne que mystique, le voyage est limpide. Absolument maîtrisé, superbement mis en scène, L'Ornithologue est d'une beauté à couper le souffle (critique complète).

Un amour d'été est le film d'un observateur nocturne, presque un voleur, capturant des ombres dans la nuit d'été, captant des bribes de conversation sur l'amour, la vie, de brefs échanges. Le travail documentaire de Jean-François Lesage est ici celui d'un regard puis d'une écoute, d'une bienveillance. On se promène alors sur les pelouses du Mont Royal, on regarde des ombres se dessiner, se mouvoir, des corps se serrer... Formellement superbe, ponctué de courts poèmes de Jonathan Lamy et de plages musicales de Gold Zebra, Un amour d'été se love dans une courte durée (63 minutes) pour mieux nous envelopper (critique complète).

Dans Certain women, Kelly Reichardt construit trois histoires qui se croisent comme des instantanés photographiques. D'une absolue pureté, la mise en scène magnifie des destins de rien, des récits de vie ancrées dans l'Amérique profonde. On est là dans la l'esprit d'une partie de la littérature américaine contemporaine, chez Russell Banks, Annie Proulx, chez bien d'autres. Porté par quatre actrices magnifiques, Laura Dern, Michelle Williams, Kristen Stewart et Lily Gladstone, et malgré un épilogue presque inutile, Certain women est une œuvre d'une profonde beauté (critique complète).

Si on ne sait pas que Brothers of the night est un documentaire on ne s'en rend pas compte tout de suite. Suivant de jeunes bulgares se prostituant dans un bar gay de Vienne, Patric Chiha leur donne une parole qu'il n'ont habituellement pas et magnifie la beauté éphémère d'une jeunesse qui est leur seule monnaie d'échange. On pense aux prostitués magnifiques et perdus de My own private Idaho, mais la violence du monde et le rapport à l'argent est encore plus violent ici. Superbe visuellement, porté par le lyrisme douloureux de Mahler, bienveillant et jamais racoleur, ce premier doc est une réussite (critique complète).

Un amour d'été

Un amour d'été

Si l'on reste sur le terrain documentaire, se posant aussi la question de la frontière de plus en plus poreuse que le genre entretient avec la fiction, on trouvera dans Where is Rocky II ? de Pierre Bismuth de quoi se réjouir - le film est co-lauréat du Prix Nouvelles Vagues. Vrai documentaire qui se prend pour une fiction et fausse fiction dans le documentaire, cette enquête sur une œuvre cachée de l'artiste Ed Ruscha est un plaisir de cinéma. Ajoutons à la liste Tower (retour en images et en rotoscopie sur la tuerie d'Austin de 1966), l'énigmatique The challenge (l'ennui chez de riches Qataris), ainsi que deux films consacrés à deux grands auteurs contemporains, David Lynch : the art life, très stylisé et s'attachant à la démarche artistique du cinéaste et De Palma, interview classique mais passionnante ponctuée d'extraits de films, et l'on aura un aperçu de la diversité proposée.

Brothers, lauréat du Prix Trajectoires (décerné par un jury de lycéens), était intrigant sur le papier mais n'est finalement que le projet narcissique d'une mère intrusive s'imaginant artiste en filmant ses deux fils pendant dix ans. Ici la question du point de vue se pose vraiment et ne trouve pas de réponse tant on n'oublie jamais que c'est la mère qui filme. Pour le moins impudique, le projet d'Aslaug Holm est presque désagréable. Dans cette même catégorie, on trouvait également le très joli Sopladora de Hojas (lumineuse chronique adolescente), l'honnête mais un peu faible scénaristiquement Nous nous marierons, et l'anecdotique Our huff and puff journey.

La catégorie variété proposait deux énormes succès dans leur pays d'origine, The mairmaid de l'intrépide Stephen Show et Jeeg Robot, brillant film de super héros italien jouant des codes du genre, les mêlant à la mafia et tenant son sujet jusqu'au bout. Même constance dans le très impoli mais fort tendre Swiss army man qui développe son pitch impossible sans défaillir. L'énergie du génial duo Dano/Radcliffe n'y est pas pour rien !

Parmi les autres fictions projetées, notons le singulier Aloys de Tobias Nölle que l'on prend d'abord pour un exercice froid, ersatz d'un Ulrich Seidl mal digéré, mais qui étonne bien vite et nous embarque dans un conte développant une belle idée de cinéma. Dans la même catégorie (Nouvelles Vagues) était également proposé Icaros : a vision, trip tragique et doux ainsi qu'Alter senator en guise d'OFNI.

Pour le reste, ni Parents (pas accrocheur malgré un sujet et un traitement intéressants), ni The ones below (exercice de style ultra référencé qui ne sort pas du cadre et ne s'affranchit jamais de ses modèles) ne marqueront les esprits. On aura encore plus de mal à évoquer le dernier Wim Wenders, Les beaux jours d'Aranjuez, qui malgré un nouvel et intéressant traitement de la 3D sombre dans les abîmes de l'insupportable et soporifique texte de Peter Handke.

Le Festival proposait aussi une sélection jeune public avec en avant-première Ma vie de courgette de Claude Barrat, film à l'animation riche (très beau travail sur la lumière) et au scénario (de Céline Sciamma) profond et nuancé. Mêlant différents niveaux de lecture, il s'adresse autant aux enfants qu'aux parents et prend des allures de conte aux mille vertus.

Notons également la rétrospective Bruno Podalydès, occasion de voir ou revoir le délicieux Versailles rive gauche ou le jubilatoire Bancs publics et de découvrir des formats courts comme les séries Espadec ou le très drôle Que sont-ils devenus ?.

Le toujours très sympathique Bertrand Bonello était quant à lui de retour à La Roche-sur-Yon pour nous présenter des courts métrages et nous faire le cadeau d'une soirée unique. Dans le bel écrin du Théâtre, il était question de "films fantômes" (films jamais réalisés ou presque), My new picture (images sur musiques) et Madeleine d'entre les morts, rushes de séquences tournées pour Le dos rouge d'Antoine Barraud, sur lesquels il est venu mixer.

Ah oui, on a revu Scream de Wes Craven ! Grand plaisir !

Bancs publics

Bancs publics

On pourrait aussi évoquer les soirées du Fuzz'Yon, le chapiteau de la Place Napoléon, les délicieux restaurants yonnais, et l'on résumerait avec un plaisir non dissimulé cette semaine de festival. Œuvrant pour nous faire découvrir des films qui ne seront pour certains pas distribués en salles, les festivals de cinéma participent plus que jamais au combat que la culture doit mener face aux dérives haineuses de nos sociétés en crise. Résolument installé au cœur des Pays de la Loire, le Festival International du Film de La Roche-sur-Yon s'impose désormais comme un événement majeur de l'année. On lui souhaite longue vie !

Rédigé par Pierre Guiho

Publié dans #Festivals

Repost 0
Commenter cet article